Le soir du Réveillon qu’ils s’apprêtent à fêter simplement avec les produits de la ferme, une bonne bouteille, de la charcuterie et des conserves de griottes préparées pendant les récoltes, Justine a un peu mal au ventre. Elle essaie de chasser l’inquiétude en préparant la table pour la famille et les quelques voisins qui viendront trinquer. On ne se couche pas tard chez Justine, même ce soir-là, parce que le lendemain il faut bien gouverner. Vers dix heures, alors que tout le monde a les yeux un peu brillants et que la bonne humeur règne autour de la table de la cuisine, Justine doit soudain s’allonger. Elle sait que ce n’est pas la digestion qui lui joue un tour et pressent que enfant n’attendra pas le printemps, ce que lui confirme la sage-femme qu’on est allée chercher au village. Il faut alors se préparer pour l’accouchement et il manque trois mois, c’est beaucoup… On fait chauffer de l’eau et on prépare des linges propres. Dehors la neige s’est mise à tomber à gros flocons et l’ambiance n’est plus à la fête… La Maternité de Lausanne est à vingt kilomètres et un voyage à cette heure-là de la nuit est inenvisageable.

Un peu avant minuit, une toute petite fille voit le jour.

- Elle pèse moins d’un kilo, je ne sais pas si elle vivra, mais il faut espérer et prier parce que les filles sont plus robustes, dit la sage-femme en emmaillotant l’enfant qu'elle dépose ensuite dans une petite corbeille aux parois tapissées d'ouate. Alors qu'on attend la délivrance, surprise ! Ce n’est pas l’arrière-faix qui sort mais… une deuxième fillette, plus petite encore que sa sœur mais qui crie immédiatement. C’est bon signe.

Il est minuit et demi et un lourd silence pèse désormais sur la maison; l’inquiétude est presque palpable, mais il faut bien aller se coucher... On a installé les jumelles côte à côte près du poêle jusqu’au lendemain, mais les espoirs sont minces. On murmure des prières avant de s’endormir…

Lorsque la sage-femme revient au petit matin de cette nouvelle année, le miracle a eu lieu ! Les deux bébés respirent toujours. Elle décide alors de les transférer à l’Hôpital où elles iront en couveuse. Il faut atteler un cheval et installer dans la charrette la corbeille avec les bébés emmitouflés, entourés de sacs de noyaux de cerises chauffés. Le voyage est périlleux pour les petites prématurées, la route est caillouteuse et gelée, le froid mordant et le trajet va durer deux heures.

Mais les anges ont veillé et les jumelles sont arrivées saines et sauves à Lausanne où elles ont reçu les soins attentifs des diaconesses pendant deux mois, avant de rentrer chez elles en bonne santé.

Et elles ont vécu plus de septante ans…

Alors, qu’avez-vous appris de cette belle histoire ? Qu’en 1920 on pouvait naître trois mois trop tôt et survivre ? Que les couveuses existaient déjà ? Ou qu’on peut être jumelles et ne pas être nées la même année ?

Peut-être les trois… ?



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