Petites histoires de naissances
Par bébé le mardi 9 février 2010, 10:00 - Chroniques - Lien permanent
La baraka
Extraits de : Lila Sonderman, Les joyeuses tribulations d'une sage-femme, Editions Favre, Lausanne, 2009.
Diplôme en poche, j’avais décidé que je ne pratiquerais jamais d’accouchements à domicile. Mais comme il ne faut jamais dire jamais…
Anna, une amie d’enfance habitant Paris m’avait invitée à passer quelques jours chez elle. Elle était presque à terme et avait prévu d’accoucher à la maison avec une sage-femme. Un soir pendant le dessert, « clac » la poche des eaux se rompt et la voilà qui se met en travail. C’est son deuxième bébé, je sais que ça peut aller vite et propose donc d’appeler sa sage-femme.
Mais Anna refuse, avec quelques bons arguments : elle ne doit l’avertir que lorsque les contractions sont régulières et il est presque minuit, inutile de la réveiller si ça peut attendre le matin. Jeune diplômée, à l'époque je travaille en milieu hospitalier, entourée d’une équipe expérimentée. Là, sans co-équipière ni matériel, je me sens un peu démunie. L’inquiétude me gagne peu à peu et je pressens se dérouler le scénario que je redoute avec, en prime, si ça se passe mal, l’histoire en gros titre dans les manchettes! Je demande au mari s’il y a des gants en plastique dans la maison, qu'au moins je puisse examiner sa femme.
-Il n’y a que les gants de ménage, répond-il Ça fera l’affaire. Pendant qu'on les fait bouillir, les choses s’accélèrent encore. Cette fois, il faut appeler la sage-femme; une main dans le ventre de la copine, l’autre tenant le combiné, je lui demande de venir, vite! La sage-femme, une matrone à la voix de barmaid me remonte les bretelles par téléphone :
- Mais qu’est-ce que vous foutez ? Je suis à quarante minutes de voiture, en plus c’est minuit ! Je viens mais d’ici là dém …-vous !
Message compris. Les endorphines montent chez Anna, l’adrénaline chez moi. En outre, elle est dans sa période « bio» » réfractaire à toute forme de médecine traditionnelle et, avec son mari prof de yoga, impossible de les mobiliser. Assis sur le tapis, concentrés, ils font ensemble des exercices de respiration à la lumière d'une bougie.
Je retrousse donc les manches et fais appel à mes quelques connaissances de médecine de brousse apprises à l’école. Je rajoute dans la casserole d’eau bouillante le ciseau à persil pour couper le cordon, au cas où, fonce dans les toilettes où je déroule les cinq mètres de papier hygiénique pour arriver au rouleau en carton qui servira à écouter les bruits du cœur du bébé, qui, heureusement, se porte comme un charme. En guise d’alèze, je recouvre son lit de sacs poubelles et avec l’aide du mari installe Anna qui, évidemment, a déjà envie de pousser! Je n’ose pas penser à la consoeur qui doit s’énerver aux feux rouges en me maudissant ! Quelques minutes plus tard, une petite tête rouquine apparaît, que je dirige doucement en même temps que retentit… la sonnette. Décidément... Soulagée et inquiète à la fois, je me dis qu’en découvrant le tableau l’ogresse va me dévorer tout cru.
- Vite, va ouvrir ! je demande au père - Ah non ! Pas question de rater la naissance ! La sage-femme trépigne sur le paillasson, je suis obligée de hurler : - On arrive tout de suite !!! J’accouche, enfin, elle accouche !
Le bébé est arrivé, et la sage-femme juste après. Trois kilos pour la première contre cent pour la deuxième. Un personnage ! Une dure-à-cuire, imposant le respect par sa carrure mais aussi par des traits marqués de décennies d’expérience. Dans la cuisine, cigarette au bec, elle m’a lancé :
- D’accord, t’as fait l’accouchement mais c’est moi qui fais la facture!
La facture ??? Moi je n’ai pensé qu’à une seule chose, la baraka !
Bébé Joanna n’a même pas pleuré, et comme je m’en inquiétais, elle m’a expliqué en bon parigot qu’à la maison ce n'est pas comme à l’hôpital, pas de lumières vives, pas de bruits d’instruments ou d’éclats de voix, tout est tamisé et les bébés sont beaucoup plus sereins à l’arrivée. De fait, j’étais impressionnée par la douceur et l’intimité du climat qui régnait dans cette chambre où nous étions tous les quatre, rassemblés autour du nourrisson endormi sur sa mère. Le calme après la tempête.
Le lendemain, dans le TGV du retour, en regardant défiler le paysage je me suis soudain demandée si mon amie avec qui je jouais à la poupée vingt ans auparavant l’avait fait exprès. Exprès de m’inviter cette semaine-là, exprès de retarder l’arrivée de la sage-femme pour que je prenne sa place et qu'on repouponne ensemble, comme autrefois.
Je ne lui ai jamais posé la question. Il est des mystères qu’il fait bon laisser planer…
copyright 2009, Editions Favre, Lausanne
