Dans la confusion générale, j’essaie d’apaiser un peu la dame qui se lamente tout en déchiffrant le bout de papier écrit à l’attention des urgences : « Je vous adresse cette patiente pour probable péritonite avec écoulement de liquide suspect ». Je commence à comprendre. La patiente a atterri là-bas, envoyée par un génie de la médecine qui non seulement n’a pas vu qu’elle était enceinte mais en plus sur le point d’accoucher !

Arrivée aux urgences, un médecin a palpé le ventre et bien sûr immédiatement posé le diagnostic : rupture de la poche des eaux d’une grossesse à terme. Oui, mais voilà, la dame affirme, elle, qu’elle n’est pas enceinte. Histoire de fous.

A la décharge générale, il faut reconnaître que la patiente est suffisamment forte pour qu’on ne remarque pas forcément le petit passager derrière ses rondeurs. D’ailleurs, très rapidement, je la reconnais, cette brave dame. Je l’ai déjà accouché de son premier enfant un an et demi auparavant. Une Suisse-allemande, barmaid de son état, avec une voix tonitruante et un accent très prononcé. Une femme difficile à oublier, pas vraiment la quintessence de la féminité mais attachante d’authenticité, comme souvent les « fausses dures ».

- Monsieur, vous pouvez aller en salle d’attente et on vient vous chercher tout de suite ! dis-je en m’activant. Prescience des sages-femmes qui pressentent les choses pressantes ....

En effet, à peine le temps d’installer la parturiente sur les jambières et on voit déjà la tête. Madame crie en schwyzerdütsch, toutes les collègues ont accouru pour donner un coup de main, et, dans la mêlée, on en a oublié le pauvre mari. Urgence oblige...

Quelques minutes plus tard, j’arrive essoufflée à la salle d’attente :

- Félicitations Monsieur, dis-je en dénouant mon masque, c’est un beau garçon !

- Un garçon ?? Mais alors ... elle était vraiment enceinte ?

- Euh, mais oui, vous n’aviez vraiment rien remarqué ?

- Mais non, rien du tout ! Vous êtes vraiment sûre qu’elle a accouché ?

On a donné un thé sucré, très sucré même, au pauvre papa hébété avant de lui présenter le poupon. Mieux vaut prévenir que guérir. Et je ne pense pas que les urgences eussent beaucoup apprécié qu’après Madame, on leur envoyât Monsieur!

J’entends d’ici votre question : mais comment un homme dormant chaque nuit à côté de sa dulcinée arrive-t-il à ne se rendre compte de rien ? Ma réponse est : je me le demande aussi !

Sachez tout de même que le phénomène est suffisamment connu pour que le « Journal de la Sage-Femme » lui aie consacré son dernier numéro avec des témoignages plus étonnants les uns que les autres !

Le seul avantage d’une telle aventure pour ce papa dépité, c'est qu'au moins Madame ne l’a pas seriné pendant neuf moi avec ses bobos de grossesse !



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